Gestion des déchets à Istres : sortir des réflexes binaires, protéger le territoire
La gestion des déchets est devenue l’un des grands sujets de notre territoire. À Istres, elle ne peut plus être traitée comme une simple question technique. Elle touche à la santé publique, à l’environnement, au cadre de vie, à l’organisation métropolitaine, mais aussi à une mémoire locale très forte : celle d’un territoire qui a déjà beaucoup supporté en matière de nuisances industrielles, logistiques et environnementales.
Le débat autour du projet « Istres Recyclage et Énergies », porté par SUEZ RV France, a révélé une inquiétude réelle. Cette inquiétude ne doit pas être méprisée. Elle doit être entendue. Mais elle ne doit pas non plus enfermer le débat public dans une alternative trop pauvre : accepter un équipement sans discussion, ou le refuser sans examiner les conditions dans lesquelles les déchets sont aujourd’hui produits, collectés, triés et traités.
Notre ligne doit être claire : pas d’accord automatique, pas de refus de principe, mais une exigence forte de transparence, de contrôle et de retombées utiles pour les Istréens.
Les déchets ne disparaissent pas parce qu’on refuse un projet
Il faut partir d’un constat simple : nos déchets existent. Ils doivent être réduits, triés, collectés, recyclés, compostés ou valorisés. Dire non à une installation ne règle pas, à lui seul, la question de leur traitement.
La vraie responsabilité publique consiste donc à poser les bonnes questions : comment réduire les déchets à la source ? Comment appliquer réellement la réglementation ? Qui contrôle les installations ? D’où viennent les déchets traités ? Combien de camions circuleront ? Quelles émissions seront mesurées ? Quels bénéfices concrets reviendront au territoire ?
C’est sur ce terrain que le débat doit être replacé. Non pas dans une opposition simpliste, mais dans une exigence méthodique.
Une réglementation qui impose le tri à la source des biodéchets
Depuis le 1er janvier 2024, le tri à la source des biodéchets est généralisé en France. Cette obligation concerne les particuliers comme les professionnels. Les biodéchets regroupent notamment les déchets alimentaires, les restes de repas, les déchets de cuisine, mais aussi les déchets verts issus des jardins et espaces végétalisés.
L’article L.541-21-1 du Code de l’environnement prévoit que tous les producteurs et détenteurs de biodéchets doivent les trier à la source en vue de leur valorisation. Cette obligation concerne aussi les services publics de gestion des déchets. Les collectivités doivent donc proposer des solutions concrètes : compostage individuel, compostage partagé, points d’apport volontaire ou collecte séparée.
Autrement dit, il ne suffit plus de demander aux habitants de changer leurs habitudes. Il faut leur donner les moyens de le faire simplement, partout, et durablement.
Un retard national, mais aussi une lenteur métropolitaine
La difficulté n’est pas propre à Istres. En France, la généralisation du tri des biodéchets reste incomplète. Dans de nombreux territoires, les habitants ne disposent pas encore d’une solution pratique et clairement identifiée.
Dans la Métropole Aix-Marseille-Provence, le déploiement des bornes de collecte des déchets alimentaires a commencé progressivement depuis janvier 2024. La Métropole a annoncé une montée en charge par étapes, avec un objectif de plusieurs milliers de bornes à l’échelle métropolitaine.
Mais cette progression reste inégale selon les communes. Certaines villes ont été mises en avant dans les communications métropolitaines pour le déploiement de points de collecte. À Istres, la question demeure très concrète : où en est réellement notre commune ? Combien de foyers ont accès à une solution de tri des biodéchets ? Combien de bornes sont installées ? Combien de bioseaux ont été distribués ? Quels volumes sont collectés ? Quels quartiers restent sans réponse opérationnelle ?
Sans données locales claires, la réglementation risque de rester une obligation théorique plutôt qu’un changement réel dans la vie quotidienne.
Istres ne peut pas porter seule les contradictions métropolitaines
La gestion des déchets dépasse largement l’échelle communale. Elle engage la Métropole, les industriels, les services de l’État, les communes et les habitants.
Mais Istres ne peut pas devenir le territoire où l’on concentre les réponses aux retards des autres. C’est le fond du malaise local. Beaucoup d’habitants ne rejettent pas seulement une installation technique. Ils expriment une idée plus profonde : « encore nous ».
- Encore notre territoire.
- Encore des camions.
- Encore des déchets venus d’ailleurs.
- Encore une installation lourde.
- Encore des promesses de contrôle.
Ce sentiment ne peut pas être balayé. Il s’enracine dans l’histoire environnementale du bassin de l’Étang de Berre, de Fos, d’Entressen et plus largement de l’ouest métropolitain. C’est pourquoi le débat sur les déchets ne peut pas être réduit à une fiche technique ou à une communication industrielle.
Projet SUEZ / IREN : examiner, encadrer, conditionner
Le projet « Istres Recyclage et Énergies », aussi appelé IREN, est porté par SUEZ RV France. Il vise à transformer le centre de tri et de valorisation de multimatériaux situé au lieu-dit La Grande Groupède en plateforme de production de matières recyclées valorisables et d’énergies.
SUEZ présente ce projet comme une plateforme multifilières de valorisation des déchets et de production d’énergies renouvelables et de récupération. L’entreprise met en avant une mise en service à partir de 2030 et la possibilité de détourner près de 200 000 tonnes de déchets par an de l’enfouissement.
Sur le papier, l’objectif répond à une nécessité : réduire l’enfouissement, mieux valoriser les déchets, produire de l’énergie, inscrire le territoire dans une logique d’économie circulaire.
Mais un projet industriel de cette ampleur ne peut pas reposer sur la seule parole de son porteur. La confiance ne se proclame pas. Elle se construit par les preuves, les contrôles, les limites et la transparence.
Ce que la consultation publique révèle
La consultation publique fait apparaître une opposition forte au projet. Cette mobilisation doit être prise au sérieux. Elle exprime des craintes sanitaires, environnementales, logistiques et territoriales.
Mais cette consultation ne doit pas être lue uniquement comme un sondage représentatif de toute la population. Elle montre d’abord une mobilisation : celles et ceux qui se sont exprimés, les mots qu’ils ont utilisés, les inquiétudes qu’ils ont portées, le climat dans lequel ils ont participé.
Ce qui ressort fortement, c’est une défiance. Défiance envers l’industriel. Défiance envers les institutions. Défiance envers les engagements annoncés. Défiance envers une organisation métropolitaine où les nuisances semblent souvent concentrées sur les mêmes territoires.
Cette défiance est un fait politique majeur. Elle appelle des réponses solides, pas seulement des déclarations d’intention.
Le rôle de la communication municipale dans la mobilisation
La communication municipale a fortement pesé sur la mobilisation contre le projet. Elle a donné au rejet un cadre simple, efficace et immédiatement compréhensible : Istres ne doit pas devenir la poubelle des autres.
Cette formule parle aux habitants parce qu’elle rejoint une inquiétude réelle. Les thèmes du danger sanitaire, des camions, des déchets venus d’ailleurs, du manque de concertation et du territoire déjà sacrifié ont structuré la bataille d’opinion.
Il ne s’agit pas de dire que les habitants auraient été manipulés. Ce serait injuste et méprisant. Les inquiétudes sont anciennes, profondes et légitimes. Mais la communication municipale leur a donné un vocabulaire, un récit, une cible et une intensité politique.
La majorité municipale a donc choisi de mobiliser contre. Notre responsabilité peut être différente : obtenir des engagements précis, vérifiables et utiles au territoire.
Ce que nous devons reconnaître clairement
Pour être crédible, il faut commencer par reconnaître ce qui est vrai.
- Oui, Istres et le bassin de l’Étang de Berre portent une histoire environnementale lourde.
- Oui, la santé publique doit être la priorité absolue.
- Oui, la question des camions, des flux et des nuisances est centrale.
- Oui, les habitants ont le droit de savoir d’où viennent les déchets.
- Oui, la nature exacte du projet doit être clarifiée.
- Oui, aucune autorisation administrative ne doit être accordée sans garde-fous.
- Oui, la confiance envers un industriel ne peut pas remplacer le contrôle public.
Cette reconnaissance est indispensable. Sans elle, toute parole nuancée sera immédiatement disqualifiée.
Ce que nous devons refuser
Nous devons en revanche refuser que le débat soit enfermé dans une seule opposition : « pour ou contre l’incinérateur ».
Cette formulation bloque toute discussion sérieuse. Elle empêche de poser les vraies questions : quelles conditions ? Quels contrôles ? Quels seuils ? Quels volumes ? Quels déchets ? Quelles alternatives ? Quels bénéfices pour Istres ? Quelles sanctions en cas de non-respect ?
Le rôle d’élus responsables n’est pas d’accorder une confiance aveugle à SUEZ. Mais il n’est pas non plus de se satisfaire d’un mot d’ordre sans dire comment les déchets seront traités autrement.
Les exigences indispensables à poser
1. Dire clairement ce qu’est le projet
Le premier problème est lexical. Une partie du rejet vient du sentiment que la réalité technique du projet n’est pas suffisamment claire.
Tri, valorisation matière, méthanisation, valorisation énergétique, traitement thermique, émissions, combustibles solides de récupération : ces termes doivent être expliqués simplement.
Les habitants doivent savoir ce qui sera réellement fait sur le site, dans quelles proportions, avec quels procédés et sous quel régime réglementaire.
2. Encadrer l’origine des déchets
C’est le point le plus sensible politiquement.
Le projet ne peut pas être acceptable si les Istréens ont le sentiment que leur commune devient le point de réception des déchets des autres.
Il faut donc exiger la publication de l’origine géographique des déchets, des volumes prévus, des plafonds, des engagements dans le temps et des mécanismes de contrôle.
Sans réponse claire sur ce point, l’idée d’une « ville réceptacle » restera dominante.
3. Maîtriser les camions et les flux
Les camions ne sont pas un détail. Ils touchent directement à la vie quotidienne : bruit, circulation, pollution, sécurité, usure des voiries.
Il faut connaître le nombre de véhicules prévu, les itinéraires, les horaires, les effets cumulés avec les autres activités du secteur et les mesures applicables en cas de dépassement.
4. Rendre publiques les données environnementales
La confiance ne se demande pas : elle se vérifie.
Il faut une publication accessible des données relatives aux émissions, aux poussières, aux dioxines, aux métaux lourds, aux odeurs, aux incidents et aux dépassements éventuels.
Ces informations doivent être lisibles par le public, mises en ligne régulièrement, comparées aux seuils réglementaires et accompagnées d’un bilan annuel présenté devant les habitants.
5. Créer un comité de suivi indépendant
Un comité de suivi ne doit pas être une instance décorative.
Il doit associer habitants, associations environnementales, professionnels de santé, experts de la qualité de l’air, élus de toutes sensibilités, services de l’État et exploitant.
Il doit pouvoir accéder aux données, demander des vérifications, signaler les incidents, publier ses observations et se réunir à échéances régulières.
6. Obtenir des retombées locales identifiables
Un projet de cette taille ne peut pas être seulement utile à la gestion métropolitaine des déchets. Il doit aussi produire un bénéfice clair pour Istres.
Cela peut passer par des retombées énergétiques pour des équipements publics, des emplois locaux, un fonds santé-environnement, le financement de capteurs indépendants, une contribution à la réduction des déchets ou des engagements précis en faveur du territoire.
7. Prévoir une clause de revoyure
Aucune autorisation ne devrait être accordée sans réexamen.
Il faut prévoir un bilan après deux ans d’exploitation, la possibilité de renforcer les prescriptions, des sanctions en cas de non-respect et une présentation annuelle devant les habitants.
Une position responsable pour Istres
Notre position peut tenir en une phrase :
Nous sommes favorables au principe d’une solution moderne de traitement et de valorisation des déchets, mais uniquement si elle est transparente, contrôlée, limitée dans ses nuisances, utile au territoire et assortie d’engagements opposables.
Cette ligne n’est pas une défense de SUEZ. Elle est une défense d’Istres.
Elle permet de parler aux habitants inquiets, aux acteurs économiques, aux associations, aux familles, aux élus, mais aussi aux citoyens silencieux qui savent que les déchets doivent bien être traités quelque part.
Elle refuse deux facilités : le suivisme municipal et l’alignement industriel.
Réduire les déchets avant de multiplier les installations lourdes
Le débat sur le projet SUEZ ne doit pas faire oublier l’essentiel : la meilleure installation de traitement est celle dont on a moins besoin parce que les déchets ont été réduits à la source.
Istres et la Métropole doivent renforcer la prévention : lutte contre le gaspillage alimentaire, compostage individuel, compostage partagé, soutien aux ressourceries, réparation, réemploi, tri dans les écoles, accompagnement des commerces et des restaurants, réduction des déchets verts, meilleure information des habitants.
La gestion des déchets ne peut pas seulement être une politique de traitement. Elle doit d’abord être une politique de réduction.
Ce qu’il faut maintenant pour Istres
Istres a besoin d’un débat public plus clair, plus transparent et plus utile.
Nous devons demander :
- un état local précis des déchets produits, triés et valorisés ;
- un calendrier de déploiement des solutions biodéchets par quartier ;
- une information claire sur les bornes, composteurs et bioseaux disponibles ;
- une transparence complète sur le projet SUEZ / IREN ;
- une clarification sur l’origine des déchets ;
- des limites précises sur les camions et les nuisances ;
- un contrôle indépendant ;
- des retombées locales identifiables ;
- une clause de revoyure.
Le sujet est trop important pour être traité uniquement par des formules de communication. Il est aussi trop sensible pour être confié à la seule parole d’un industriel.
Conclusion : ni confiance aveugle, ni refus automatique
La gestion des déchets est un test de responsabilité publique.
À Istres, nous devons refuser que notre territoire soit traité comme une variable d’ajustement des retards métropolitains. Mais nous devons aussi refuser l’illusion selon laquelle les déchets disparaîtraient par la seule force d’un refus.
La bonne ligne est exigeante : reconnaître les inquiétudes, refuser l’opacité, poser des conditions, demander des contrôles, obtenir des retombées locales et protéger les Istréens.
Sur le projet SUEZ / IREN comme sur l’ensemble de la politique des déchets, Istres ne doit ni subir une décision imposée, ni se satisfaire d’un simple mot d’ordre.
Notre responsabilité est d’imposer une exigence simple :
Ni confiance aveugle, ni refus automatique : des engagements clairs pour Istres.